Un pays riche plein de pauvres

Photo Eric Roset

de: Guy Zurkinden, rédacteur Services Publics

Alors que les riches pètent le feu, un rapport de Caritas souligne l’augmentation de la précarité en Suisse.

Début décembre, le magazine Bilan nous informait de l’excellente forme tenue par les 300 plus riches de Suisse, dont la fortune cumulée a atteint 821,8 milliards de francs cette année. Les données les plus récentes de l’administration fédérale des contributions confirment la formidable concentration des richesses tout en haut de la pyramide helvétique: selon les derniers chiffres de l’administration fédérale des contributions, en 2018, 0,3% des contribuables détenaient les 32% de la fortune déclarée dans notre pays. Ces 17'400 individus déclarant une fortune supérieure à 10 millions de francs détiennent ainsi une richesse plus grande que 93,85% de la population.
Pour ce qui a trait à sa base, on consultera le rapport sur la pauvreté en Suisse, moins réjouissant, publié le 6 décembre par l’organisation d’entraide Caritas [1].

Un sur six dans la galère

En pleine pandémie, les files d’attente devant les stands de distribution de nourriture ont rendu visible une pauvreté déjà existante. Se basant sur les derniers chiffres de l’Office fédéral de la statistique (OFS), Caritas rappelle que la pauvreté touchait 735'000 personnes en 2019, tandis que 600 000 personnes supplémentaires vivaient dans des conditions financières précaires. Bilan des courses: en 2019, une personne sur six «arrivait à peine à joindre les deux bouts».

L’effet pandémie

Le coronavirus n’a pas créé la pauvreté, mais il l’a aggravée. «Les personnes qui, avant la crise, arrivaient à peine à assurer financièrement leur subsistance sont immédiatement tombées dans la pauvreté à cause d’une petite perte de revenu. Et les personnes qui avaient du mal à trouver un emploi auront encore plus de difficulté à reprendre pied sur le marché du travail», note Caritas. En 2020, le nombre moyen de chômeurs inscrits a augmenté de plus de 36% par rapport à 2019. Quant au nombre de personnes touchées par une réduction de leur horaire de travail (RHT), il a atteint un niveau historique: 510'123 par mois en moyenne [2]. Or une arrivée au chômage se traduit par une baisse de revenu entre 20% et 30% – 20% pour les salarié-e-s en RHT.

Pourquoi tant de pauvres?

Parmi les causes de la pauvreté dans notre riche Helvétie, Caritas cite «le coût élevé de la prise en charge extrafamiliale des enfants, la précarité de l’emploi, le manque d’égalité des chances dans le système éducatif, les mesures d’austérité des assurances sociales et les systèmes fiscaux cantonaux plus favorables aux hauts revenus et à la fortune». Des causes structurelles, et pas individuelles.
D’un point de vue syndical, les passages consacrés à la précarisation du travail retiendront particulièrement l’attention. Un nombre croissant de personnes se retrouvent exclues du marché du travail, souligne en effet Caritas: les personnes aux qualifications professionnelles insuffisantes ou dépassées, celles qui ne sont pas ou plus recherchées sur le marché de l’emploi ou dont les qualifications ne sont pas reconnues ont de plus en plus de peine à trouver un job.
Il y a ensuite les 155'000 working poor qui travaillent, mais n’arrivent pas à joindre les deux bouts. Un phénomène qui renvoie aux bas salaires pratiqués par de nombreux secteurs économiques, mais aussi à l’augmentation du sous-emploi – les personnes qui travaillent à temps partiel mais aimeraient augmenter leur taux d’activité. Avec 7,5% de la population active (17% pour les femmes!), la Suisse affiche le taux de sous-emploi le plus élevé d’Europe.
Enfin, les personnes travaillant sur appel et payées à l’heure touchent souvent des revenus insuffisants pour vivre. Or la pandémie a accéléré le recours à ces formes d’emploi hyper précaires, qui offrent aux employeurs «une flexibilité maximale et permettent une réduction rapide des coûts salariaux en période de crise». Le développement des plateformes – dont les conditions de travail misérables ont été dénoncées par les grévistes de la société Smood – en est une illustration.

Un appel à signer

Sur ces questions – et bien d’autres –, le rapport propose des pistes pour sortir de l’ornière. Celles-ci recoupent souvent des revendications syndicales: la réduction du temps de travail – pour mieux le partager; l’instauration d’un salaire minimum légal dans tout le pays; des modèles de travail garantissant un salaire décent et une protection sociale adéquate, y compris pour les temps partiels. Caritas appelle aussi à revaloriser le travail de care, «particulièrement précieux et essentiel au fonctionnement de la société».
Dans un pays où 17 420 individus déclarent une fortune supérieure à 10 millions de francs, ce n’est pas l’argent qui manque pour satisfaire ces demandes. La volonté politique de le répartir, en revanche…


[1] Consultable sur: www.caritas.ch
[2] OFS: Le chômage en Suisse 2020. Neuchâtel, 2021.